Publié : 2 avril 2010

Le revolver tirera trois fois

Ou mourir n’est pas si facile qu’il n’y paraît...




 Il s’approcha de sa table de nuit. Il la sentait, elle jubilait. Elle attendait ce moment depuis longtemps. Elle n’avait cessé de guetter une telle occasion. Le maire ouvrit le tiroir. Elle était toujours là, elle n’avait pas changé. Il la prit dans sa main. C’était une arme banale, mais à la funeste efficacité. Pourquoi en était-il arrivé à de telles extrémités ? Husson cherchait la réponse. En vain. A quoi bon ressasser le passé, cela ne l’aiderait pas à résoudre son problème : il était condamné. Son existence écourtée par les circonstances. A quoi cela servait-il de lutter ?

 Husson pointa l’arme vers sa tête. Le moment était venu. Son destin de mortel l’attendait. Il tira deux fois, emporté par ce sentiment de fin.

 Vivant ! Il était toujours vivant ! Pourtant, il avait glissé deux balles dans le chargeur. La mort ne voulait-elle pas de lui ? Il ne pouvait pas laisser cette question sans réponse. Pour en avoir le cœur net, il prit son caméscope, le posa sur la commode et l’alluma. Il rechargea l’arme et tira… Vivant, encore, toujours. Il n’était plus surpris, mais épouvanté et émerveillé à la fois : possédait-il ce que tout être humain désirait : l’immortalité ? Il pensa aux gros titres des journaux : M. Husson, maire de Nogent-sur-Marne, s’est logé trois balles de revolver dans la tête sans se tuer  ! Trop long à écrire. Il laisserait ce travail aux journalistes.

 Soudain, quelque chose de visqueux tomba sur sa main. Le maire la regarda, et vit quelques gouttes de sang. Avait-il seulement gagné un peu de temps ? Vivait-il en sursis ? Cette pensée le glaça. Il posa son revolver sur le lit et s’apprêtait à arrêter le caméscope quand un cliquetis l’interrompit.

 Husson tourna sa tête ensanglantée vers le bruit. Marie était là, blanche, raide dans sa robe noire. Elle avait deviné ses intentions, cela ne faisait aucun doute. Charmante Marie, si intuitive, si prévenante, toujours là dans les moments difficiles ! Mais soudain, dans le regard d’Husson, l’horreur se mêla à la stupeur : à présent, Marie pointait vers lui le revolver qu’elle avait récupéré, sans qu’il songeât à réagir. Elle tremblait légèrement : elle n’avait pas voulu en arriver là, mais il l’avait trahie en allant voir ailleurs. Et elle allait faire en sorte que cela ne se reproduise plus. L’occasion était trop belle : il lui avait assez gâché la vie ; si en plus il fallait qu’elle aille en prison pour lui ! Elle l’aiderait à accomplir ce qu’il n’arrivait pas à terminer. Elle serait la charmante Marie si prévenante qu’elle avait toujours été. Elle tira, de sa main tremblante, une unique balle qui se logea dans la nuque de son mari. Husson s’écroula.

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 Toute la presse se pressait devant une chambre d’hôpital. Toute la presse voulait voir le miraculé, prendre des photos. Cet homme vivait avec quatre balles dans le corps !

 Un policier s’approcha de la foule des journalistes. L’air contrarié, il accepta de répondre à quelques questions : « Cet homme est paralysé pour le restant de ses jours. D’après les médecins, il est tétraplégique, une balle ayant touché la moelle épinière. Il comprend, voit, entend, mais ne peut interagir avec le reste du monde…

- Que s’est-il passé ? Comment peut-on survivre avec quatre balles dans le corps ? interrompit un journaliste qui voulait en venir à l’essentiel.

Les balles n’ont pas touché les parties vitales du cerveau : elles ont juste endommagé le cortex, l’empêchant de parler et d’écrire. Une vidéo prouve qu’il a tenté de se suicider .... Il a sans doute voulu filmer sa mort pour que ses proches ne soient pas soupçonnés.

Il fit passer dans les rangs un cliché où l’on voyait un homme devant une porte, assis sur son lit et tenant un revolver dans sa main pointé sur sa tête.

« - Je suis désolé, mais je ne peux vous montrer la vidéo : c’est une pièce à conviction.

- Mais il est impossible qu’il se soit logé une balle dans la nuque tout seul !

- Si : le coup a été tiré sur le côté. Nous avons affaire à un suicidaire très maladroit, j’en ai peur… 

Et le mobile ?

Depuis quelque temps, nous soupçonnions Monsieur Husson de se servir de sa respectabilité de maire pour couvrir les activités d’un réseau de prostitution qui « importait » des jeunes filles des Balkans et d’Europe de l’Est. Il en retirait quelques avantages pécuniaires et … « corporels ». Il a dû se savoir découvert et a voulu éviter le déshonneur et la prison. Maintenant, il est prisonnier à jamais dans son propre corps. »

A.K.